Une bouteille de Pastis Tahitien face au lagon de Taha'a

Gros Plan : Pastis Tahitien

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Cet article a été rédigé en grande partie à partir d’un échange avec Olivier Duret, fondateur de Va’eva’e.

Oubliez les murs en pierre et les platanes. Imaginez plutôt un toit en tôle sous le soleil du Pacifique, des palmiers, et un alambic qui tourne à quelques kilomètres de Bora Bora, sur la petite île de Taha’a. C’est là, dans les Îles Sous-le-Vent, que se cache Va’eva’e. Et la bouteille qui sort de ce hangar vient de battre tous les pastis de France.

Dans le premier Gros Plan, nous avons rencontré Pernod, le survivant de l’absinthe. Dans le deuxième, Ricard, le roi jaune de Marseille. Aujourd’hui, la série fait un virage inattendu : à environ 16 000 km de la Provence, en Polynésie française.

Ce pastis s’appelle le Pastis Tahitien, et c’est la première distillerie au monde à distiller un pastis sur une base de rhum agricole bio tiré de sa propre canne à sucre. En 2026, les World Drinks Awards lui ont décerné un titre que personne n’attendait : le Meilleur Pastis du Monde.

Plongeons dans la bouteille qui fait désormais de l’ombre aux géants de Marseille.


Le Moonshiner de Taha’a

Si l’on vous avait dit qu’un pastis naîtrait sous un alambic savoyard de 60 litres posé sur une île polynésienne, vous n’y auriez sûrement pas cru. Olivier Duret, le fondateur de Va’eva’e, en a décidé autrement.

Olivier Duret, fondateur de Va'eva'e

Olivier Duret, fondateur de Va'eva'e

Mais remontons un peu dans le temps. Avant le pastis, il y avait le rhum. Olivier a fait ses armes en participant à la création de ce qui est considéré comme le premier rhum agricole bio au monde, sous la marque Manao, au sein d’un groupe tahitien qui distribue par ailleurs Pernod-Ricard. Autant dire qu’il connaissait également très bien l’univers de l’anisé, et savait exactement quel profil aromatique un pastis d’exception devait offrir.

Le rhum lui-même est né d’une frustration. En Polynésie française, les spiritueux importés sont taxés à environ 300 %. Pour vous donner une idée, les grandes maisons comme Pernod-Ricard se retrouvent sur les étagères de Polynésie aux alentours de 60 € la bouteille. L’apéritif peut ainsi vite devenir un luxe. Olivier l’explique sans détour : « À l’époque, nous avons créé du rhum parce que nous n’étions pas satisfaits de l’offre locale d’entrée de gamme, tandis que les produits importés étaient beaucoup trop chers. » Depuis, d’autres distilleries se sont lancées en Polynésie, et il existe aujourd’hui de très bons rhums. Mais pour le reste, le constat reste le même : « En dehors du rhum, la quasi-totalité des spiritueux — gin, pastis et beaucoup d’autres catégories — reste importée, ou alors produite localement mais sur des gammes qui ne correspondaient pas vraiment à nos attentes d’amateurs de bons produits. »

C’est de ce manque qu’est né Va’eva’e. Le nom parle de lui-même : « clair de lune » en tahitien, « Moonshine » en anglais. Une référence assumée à l’esprit de contrebande américain, où l’on distillait pour ses copains. Comme le résume Olivier : « Créer des spiritueux selon les envies de ses copains ou de ses clients est le rôle historique du moonshiner de la prohibition américaine ! »

Distillerie Va'eva'e

La distillerie Va'eva'e

Puis l’envie de pastis s’est imposée d’elle-même, par un détour amical. L’équipe travaille étroitement avec les frères de la brasserie Matavai, à Tahiti : deux Marseillais installés en Polynésie depuis une bonne vingtaine d’années, avec qui ils ont déjà lancé un gin totalement artisanal dans cette même logique de produits locaux, sincères et accessibles. Le jour où les frères Matavai ont ouvert un bar juste à côté de la brasserie, avoir « leur » pastis sur le comptoir est devenu une évidence.

La dégustation du 14 juillet

Question naïve : combien de distillations tests pour trouver sa propre recette de pastis ? Chez Va’eva’e, on n’a pas fait dans la dentelle : plus de quatre-vingts.

Le projet de fabriquer de bons spiritueux locaux remonte à 2011-2012, mais les premières bouteilles de Pastis Tahitien ne sont commercialisées qu’en 2023. Entre les deux, des années à faire varier les plantes locales, la profondeur aromatique, les variétés de canne pour la base, les équilibres. À un moment, l’équipe se retrouve avec quatre échantillons, tous intéressants, aux profils assez différents. Comment choisir ?

La scène mérite d’être racontée. Le 14 juillet 2023, lors de la fête nationale française, les copains sont réunis autour d’un coq au vin. À l’apéritif, on leur verse les quatre pastis, à l’aveugle. Ce ne sont pas des juges, pas des experts : ce sont des amis. Et ce sont eux qui tranchent.

Leur verdict est tombé : c’est la recette numéro 2 qui gagne ce soir-là, celle encore produite aujourd’hui, et celle que les World Drinks Awards finiront par couronner, moins de trois ans plus tard. Olivier garde pourtant un recul presque confessionnel sur ce sacre : « Je reste très humble sur ce type de titre : chacun connaît un excellent pastis, et le jury m’a confirmé que le choix avait été très difficile entre les finalistes. » Il en profite d’ailleurs pour saluer les autres participants, ayant goûté certains de leurs produits et les trouvant « très bons également ». Chez Pastis Project, on est du même avis !


Dans la bouteille : Distillé sur canne, parfumé à l’anis

L’équipe adore les pastis artisanaux, les déclinaisons originales, les produits très botaniques. Mais pour Va’eva’e, un « pastis tahitien » « devait d’abord rester un pastis ». La bouteille devait plaire avant tout aux copains. En Polynésie, il n’existe pas de plantes anisées locales : « nous travaillons sur le sujet, car certaines plantes pourraient peut-être apporter quelque chose à l’avenir », précise Olivier. Pour cette première recette, Va’eva’e est resté sur la base classique du triple anis : badiane (anis étoilé), fenouil et anis vert. Tout est certifié bio, issu d’un herboriste français. Il y a aussi de la racine de réglisse, ce qui ancre le produit dans l’univers du pastis. « C’est un pastis généreux », ajoute Olivier.

La touche locale, au-delà de la base spiritueuse, c’est la cannelle : quelques canneliers poussent en Polynésie, la culture se développe, et Va’eva’e essaie aussi d’en planter elle-même.

Mais la vraie personnalité de la bouteille, c’est sa base, et c’est là que l’histoire prend un tour polynésien.

La recette gagnante du Pastis Tahitien:

  1. La base canne à sucre (45°) : Il n’y a pas d’alcool neutre produit localement en Polynésie. L’importer ? « Il serait très fortement taxé, et cela n’aurait pas beaucoup de cohérence pour nous », explique Olivier. Va’eva’e utilise donc ce qu’ils savent faire de mieux comme base : un rhum agricole bio distillé à partir de la propre canne à sucre de la distillerie.
  2. Le cœur anétholé : Le triple anis (badiane, fenouil, anis vert) est au cœur de la recette.
  3. Réglisse & touche locale : La racine de réglisse ancre l’identité pastis ; la note locale, c’est la cannelle des canneliers polynésiens.
  4. Les alambics : Le Pastis Tahitien est un pastis entièrement distillé : « Les macérations, les arrangements, les assemblages simples, ce n’est pas vraiment notre univers. Ce que nous aimons, c’est distiller. » La production actuelle se fait sur « Jacky », un alambic savoyard de 60 litres.

L'alambic « Jacky »

L'alambic « Jacky »

La Polynésie française étant un pays et territoire d’outre-mer (PTOM), son pastis n’est pas soumis aux réglementations européennes. Cependant, Olivier précise qu’ils sont déjà préparés à suivre les normes pour une éventuelle commercialisation en métropole : « Notre pastis est absolument conforme à l’esprit et, très probablement, aux critères de la réglementation européenne, mais nous n’avons pas encore fait analyser précisément certains marqueurs comme l’anéthole. Il n’existe pas de laboratoire en Polynésie pour ce type d’analyse. »

Le Pastis Tahitien est aujourd’hui commercialisé exclusivement en Polynésie, en deux formats : une bouteille de 35 cl, très pratique pour glisser dans une valise, et une grande bouteille de 75 cl, la Polynésie n’étant pas soumise au format européen de 70 cl. La 75 cl se vend autour de 50 €, ce qui la rend moins chère localement que les grandes marques. Pour la clientèle polynésienne, c’est un intérêt double : un pastis local, de très bonne qualité, et plus accessible que les marques importées.

À quoi s’attendre lorsque vous versez un verre

Ce pastis a été imaginé pour la Polynésie, où il fait chaud toute l’année : « Nous l’avons vraiment pensé pour une partie de pétanque qui dure tout l’après-midi, pour quelque chose de frais, de léger, d’agréable, qui ne sature pas le palais », résume Olivier. Il est le plus souvent servi très dilué, autant pour se rafraîchir que pour boire quelque chose de très aromatique.

Cela dit, Olivier tient à ce que tous les spiritueux Va’eva’e puissent aussi être « dégustés purs », et le Pastis Tahitien ne fait pas exception : versez une petite mesure, et il se comporte presque comme une petite liqueur de dégustation ou un digestif.

Profil de la Bouteille

Caractéristiques

🌡️
TAV

45%

💧
Volume

35cl / 75cl

🎫
Appellation

Pastis

📍
Origine

Polynésie française

💰
Prix moyen

~67€ / L

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Site Web

URL

Où le trouver ?

Pour l’instant, se procurer une bouteille de Pastis Tahitien en dehors de la Polynésie française est compliqué. Va’eva’e ne produit qu’environ 1 500 bouteilles de pastis par an (sur environ 10 000 tous spiritueux confondus, gin et rhum inclus), et il est vendu presque exclusivement sur place. L’objectif d’Olivier est de lancer prochainement une campagne de financement participatif, qui permettrait aussi aux amateurs de pastis de métropole d’acquérir des bouteilles en prévente. Il y a d’ailleurs une vraie clientèle américaine : « Une partie importante de notre clientèle est américaine, donc pas forcément familière de cette catégorie. Pourtant, nous voyons que le produit plaît beaucoup, et certains touristes américains repartent avec du pastis dans leurs bagages. Pour nous, c’est une petite fierté supplémentaire. »


Le Pastis sans passeport

Le Pastis Tahitien est le genre de bouteille qui rend les frontières absurdes. Il est né parce qu’un apéritif très français était devenu un luxe sur une île tropicale, et parce qu’une petite équipe de moonshiners chez Va’eva’e a décidé de régler ça avec sa propre canne à sucre, ses propres alambics et une recette triple anis pensée pour la chaleur. Il n’était jamais censé devenir le Meilleur Pastis du Monde, et pourtant, en 2026, il l’a été. Pour Olivier, « c’est une vraie fierté de pouvoir se dire que, cette année, le meilleur pastis du monde est polynésien. Il y a un décalage assez savoureux dans cette idée, et en même temps cela montre le rayonnement du pastis. »

Deux mises au point avant la chasse : c’est du micro-lot, c’est essentiellement en Polynésie, et l’arrivée en Europe passera probablement par le financement participatif d’abord. Mais si vous cherchez la preuve que le pastis est devenu une catégorie mondiale, et pas seulement provençale, cette bouteille en est la preuve.


Références


Curieux d’en savoir plus sur la marque ? Consultez la page Va’eva’e pour plus de détails.

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