Si Pernod est le père des spiritueux anisés, Ricard en est le Roi incontesté. Entrez dans n’importe quel bar en France, des rues pluvieuses de Brest aux terrasses ensoleillées de Marseille, et commandez un “Pastis”. Neuf fois sur dix, le barman saisira cette bouteille rectangulaire emblématique.
Alors que nous avons vu dans l’article précédent que Pernod est techniquement un anisé, Ricard est la véritable référence du Pastis. C’est l’archétype, le porte-étendard et la définition même du Pastis de Marseille. En 2020, 38 millions de litres de Ricard ont été vendus dans le monde !
Mais comment un jeune artiste marseillais a-t-il réussi à transformer une recette maison en l’anisé le plus vendu au monde, dépassant les géants de l’ère de l’absinthe ?
Plongeons dans la légende jaune !
Paul Ricard et la naissance du “Vrai Pastis”
Pour comprendre cette bouteille, il faut comprendre l’homme dont le nom figure sur l’étiquette : Paul Ricard.
Après l’interdiction de l’Absinthe en 1915 et de tous les spiritueux à base d’anis, le gouvernement français a lentement commencé à lâcher du lest. Dès 1920, les boissons anisées étaient de nouveau autorisées, mais elles étaient très réglementées : pas de réglisse, un faible taux d’alcool et des limites strictes de sucre. C’était l’ère de l‘“Anisé” que nous avons vu avec Pernod (consultez notre premier Gros Plan pour en savoir plus !).
Paul Ricard est né dans une famille de négociants en vins, mais son cœur penchait pour une autre voie : il voulait être peintre. Il rêvait d’entrer aux Beaux-Arts de Marseille, mais son père refusa, insistant pour qu’il rejoigne le commerce familial. Privé de sa toile, Paul décida d’exprimer son art à travers les saveurs liquides.
Son obsession commença tôt. À seulement 12 ans (!!), il rencontra Monsieur Espanet, un ancien coiffeur devenu distillateur, qui lui confia une recette secrète de spiritueux anisé à 60°. À 17 ans, Paul avait quitté l’école et installé un laboratoire chez lui, utilisant un petit alambic.

Tandis que les grandes distilleries parisiennes suivaient les règles strictes du gouvernement, Paul était dans son laboratoire, expérimentant comme un savant fou. Il passait ses journées à affiner son assemblage, équilibrant la badiane (anis étoilé) et l’anis vert avec une touche de réglisse et d’herbes de Provence. Mais le véritable test n’était pas en laboratoire. Paul emmenait ses expériences “illégales” directement dans les cafés de son quartier, Sainte-Marthe, utilisant les habitants comme ses propres cobayes tout en jouant constamment au chat et à la souris avec la police.
L’Audace de 1932
Lorsque le décret autorisant les spiritueux anisés à 40° fut finalement adopté en avril 1932, Paul était prêt. Mais la concurrence à Marseille était féroce. Pour se démarquer, il fit quelque chose que personne d’autre n’avait osé faire : il apposa son nom et le mot “Pastis” directement sur l’étiquette, avec ce qui deviendrait un slogan très accrocheur : “Ricard, le vrai Pastis de Marseille”.
Il passait ses journées à faire la tournée des bistrots et des cafés de la ville, buvant avec les clients pour se constituer une clientèle fidèle. Il savait aussi exactement comment parler aux patrons de bar. Alors que les concurrents vendaient des formats standards, Ricard introduisit une massive bouteille d’un litre. Son slogan était simple et efficace : “Une bouteille, cinquante verres.”
La stratégie fonctionna. En seulement huit mois, il vendit 250 000 bouteilles. En 1936, il avait conquis Lyon avec une campagne apprenant aux gens à boire “à la marseillaise” (des petites gorgées, avec 5 volumes d’eau).
En 1938, le puzzle fut enfin complet. Un nouveau décret en France releva la limite légale à 45% vol., ce qui permettait de dissoudre entièrement les huiles essentielles et de libérer le véritable arôme de l’anis. Ce changement verrouilla la recette définitive que nous buvons aujourd’hui. Avec son chef-d’œuvre liquide enfin perfectionné, Paul tourna son regard vers le Nord : il était prêt à conquérir Paris en 1939.
Cependant, la fête fut de courte durée. Pendant la Seconde Guerre mondiale, le régime de Vichy interdit le pastis dans le cadre de sa lutte contre “l’alcoolisme”, le qualifiant de boisson de “paresseux” et le blâmant pour la défaite de la nation en 1940. Durant cette période, Paul travailla en Camargue comme agriculteur, employant ses anciens salariés pour leur éviter d’être envoyés en Allemagne pour participer à l’effort de guerre.

Chameaux, Pape et Tour de France
Même après la fin de la Seconde Guerre mondiale, il fallut attendre 1951 pour que l’interdiction du pastis à 45% ne soit levée. Ricard revint en s’engageant dans une rivalité féroce avec le Pernod 51 nouvellement formé, rebaptisé plus tard Pastis 51. Pour gagner cette guerre, Paul Ricard regarda au-delà de la France.
Après un voyage aux États-Unis, il revint avec une révélation qui allait changer le commerce français à jamais : le pouvoir du sponsoring d’entreprise. Il appliqua ces leçons américaines avec une touche distinctement provençale. Il lança la Caravane Ricard sur le Tour de France, transformant la course en un festival jaune ambulant avec des concerts gratuits.
Son audace ne connaissait aucune limite ; lorsque la crise de Suez provoqua des pénuries d’essence en 1956, il livra le Ricard à Paris à dos de chameaux, appelant cela la “Caravane de la Soif”. Il emmena même tout son personnel à Rome en 1961, où le pape Jean XXIII aurait béni le Pastis ! Cette machine marketing implacable transforma une boisson locale en une icône mondiale, ouvrant finalement la voie à la fusion historique avec Pernod en 1975, devenant la multinationale que nous connaissons aujourd’hui.

Aujourd’hui, le Pastis Ricard n’est qu’un des nombreux spiritueux et produits que la marque vend dans le monde entier. Pour vous donner une idée, la marque Pernod-Ricard a réalisé un chiffre d’affaires de 2,34 milliards d’euros au premier trimestre 2025.
Dans la bouteille : L’art de l’assemblage
Ricard possède l’appellation Pastis de Marseille. Selon les réglementations strictes de l’UE pour le Pastis de Marseille, le spiritueux doit avoir une teneur en anéthol comprise entre 1,9 et 2,1 g par litre, un degré d’alcool de 45% et doit inclure des extraits naturels de racine de réglisse.
Le Processus Ricard : La Précision plutôt que la Macération
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La Fondation (45°) : Tout commence avec un alcool neutre stocké dans des cuves en acier inoxydable. En utilisant de l’eau adoucie, cet alcool est ramené exactement à 45%. Ce degré spécifique a été choisi par Paul Ricard non seulement pour sa puissance, mais pour la chimie : c’est la force idéale pour dissoudre parfaitement les huiles essentielles et empêcher l’alcool de dominer le palais.
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L’Injection d’Anéthol : Contrairement à l’idée reçue selon laquelle les herbes brutes sont simplement jetées dans une cuve, Ricard utilise des huiles essentielles. L’ingrédient clé, l’anéthol, est dérivé d’un mélange de badiane (anis étoilé) de Chine et de fenouil (anis vert) de France. Cet anéthol est chauffé à 38°C pour s’assurer qu’il s’incorpore parfaitement à la base alcoolique.
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La Réglisse & Les Herbes Secrètes : Vient ensuite la réglisse, dont Ricard ne souhaite pas communiquer la quantité exacte utilisée. Enfin, l‘“ingrédient mystère” est ajouté : un cocktail aromatique secret d’herbes de Provence.
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Filtration Moderne : Il n’y a pas de vieillissement en fûts. L’accent est mis sur la pureté. Le mélange subit un processus de filtration rigoureux utilisant des filtres modernes en cellulose (remplaçant les anciens filtres à terre utilisés avant les années 2000) pour garantir un produit final brillant et propre avant la mise en bouteille.
Le résultat n’est pas une simple macération, mais une leçon de constance, garantissant que le “Petit Jaune” ait exactement le même goût dans chaque verre.
À quoi s’attendre lorsque vous versez un verre
Si Pernod est une brise herbacée vive, Ricard est une étreinte chaude et ensoleillée.
Lorsque vous le versez pur, il a une teinte ambrée/brune distincte : c’est la réglisse qui parle. Lorsque vous ajoutez de l’eau, le louche est instantané et opaque. La quantité d’eau dépend de vous : je le préfère un peu plus fort, donc j’utilise 3 volumes d’eau pour 1 volume de Ricard.
L’attaque est franche et audacieuse. Vous recevez une frappe massive d’anis suivie immédiatement par la persistance douce et boisée de la réglisse. Il tapisse la bouche. Il est moins “floral” que le Pernod et définitivement plus sec. Les Pastis de Marseille sont généralement mes préférés précisément pour cette raison.
Profil de la Bouteille
Caractéristiques
45%
700ml
Pastis de Marseille
France
23.99€ / L
Où le trouver ?
Ricard est probablement le spiritueux anisé le plus exporté de la planète. S’il y a un restaurant français ou un caviste avec un rayon “International” près de chez vous, le Ricard est généralement la première bouteille sur l’étagère.
Le Porte-Étendard
Ricard n’est pas seulement une boisson ; c’est une institution culturelle. Il a façonné la manière dont les Français boivent l’apéro, a popularisé le Pastis à lui tout seul et a prouvé qu’un garçon de Marseille pouvait conquérir le monde. Il n’a peut-être pas le lignage d’absinthe de Pernod, mais il a tout autre chose : le cœur de la Provence.
Si vous construisez votre collection de Pastis, celui-ci devrait faire partie de vos bases, aux côtés de Pernod et du Pastis 51.
Références
- https://www.rayon-boissons.com/spiritueux/ce-que-pesent-les-grandes-marques-de-pernod-ricard-dans-le-monde
- https://www.usinenouvelle.com/article/dans-les-coulisses-de-la-preparation-du-celebre-pastis-de-pernod-ricard.N2216846
- https://eur-lex.europa.eu/legal-content/EN/TXT/HTML/?uri=CELEX:32019R0787#anx_II
- https://www.pernod-ricard.com/sites/default/files/2025-07/DP_PR_VF_FINAL_web_ok.pdf
- https://fr.wikipedia.org/wiki/Paul_Ricard
Curieux d’en savoir plus sur la marque ? Consultez la page Pernod-Ricard pour plus de détails.
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